Le nouvel agenda urbain de la conférence Habitat III ne tiendra pas ses promesses tant qu’il n’aura pas instauré un travail décent et pleinement intégré les syndicats et les travailleurs/euses

01 Décembre 2016
Habitat III

Plus de 70 personnes ont participé à la Table ronde des syndicats et des travailleurs/euses d’Habitat III, organisée le 18 octobre 2016 par une délégation conjointe de syndicats et de partenaires internationaux, présidée par l’Internationale des Services Publics (ISP) et l’Internationale des travailleurs du bâtiment et du bois (IBB).

Habitat III

L’ISP et l’IBB ont été mandatées par le Conseil de Global Unions pour mener les activités de la conférence Habitat III au nom du Groupe des syndicats et des travailleurs. Cette table ronde s’inscrivait dans le cadre de la conférence Habitat III qui s’est tenue à Quito, en Equateur, du 17 au 20 octobre dernier. Depuis 2015, l’ISP a mené un travail de plaidoyer et de politique mondiale considérable en vue d’Habitat III, dans le cadre de son travail sectoriel sur les gouvernements locaux et régionaux.

Conformément à la position de l’ISP au regard d’Habitat III, la table ronde a insisté sur le fait que les villes ne pourront être véritablement inclusives tant que tou(te)s les travailleurs/euses, en ce compris les travailleurs/euses migrant(e)s, ne bénéficieront pas d’un travail décent, de conditions de vie et de travail sûres et saines, et ne jouiront pas des droits humains et syndicaux fondamentaux. L’inclusion sociale, le travail décent et la croissance inclusive figurent au rang des engagements transformationnels du document politique final d’Habitat III, le nouvel agenda urbain : pourtant, leur concrétisation reste très peu évoquée.

Habitat III

A l’occasion de cette Table ronde des syndicats et des travailleurs/euses, les intervenant(e)s ont mis en lumière le lien fondamental qui unit travail décent, justice fiscale afin de financer des services publics urbains essentiels et inclusion socioéconomique urbaine. Ils/elles ont émis des recommandations et fourni des outils concrets fondés sur des données probantes, afin de rendre les villes inclusives et équitables à travers la mise en œuvre de l’engagement du nouvel agenda urbain au regard du travail décent. La Table ronde a permis de formuler sept principes fondamentaux pour la mise en œuvre du nouvel agenda urbain :

1. L’ENGAGEMENT DE GARANTIR UN TRAVAIL DÉCENT À TOU(TE)S LES TRAVAILLEURS/EUSES DOIT SE TRADUIRE PAR DES ACTES.

A l’heure actuelle, 202 millions de personnes sont sans emploi. Par ailleurs, celles qui en ont un exercent souvent un travail précaire, sont de pseudo-indépendants, sont sous-traitants, engagés sous contrat zéro heure, travaillent dans des conditions dangereuses, ne bénéficient d’aucune protection sociale ou gagnent un salaire qui enferme dans la pauvreté, en particulier les travailleurs/euses urbain(e)s, et ce, tant dans les économies formelles qu’informelles. Ces emplois ne sont synonymes ni de sécurité ni d’avantages sociaux. Seul un travail décent, tel que défini par l’Organisation internationale du Travail (OIT) et l’Objectif de développement durable (ODD) n° 8, peut rendre les villes durablement inclusives en offrant aux citadin(e)s les moyens de s’extirper de la pauvreté, tout en contribuant au développement économique local, à la protection sociale et aux systèmes de sécurité sociale, et en finançant les services publics essentiels des villes. Le déficit de travail décent est également le facteur décisif qui réside derrière l’échec de nombreux projets immobiliers et politiques urbaines, dans la mesure où les travailleurs/euses pauvres n’ont pas les moyens de vivre dans les villes et sont contraint(e)s de s’installer dans des banlieues et bidonvilles isolés et défavorisés. Le nouvel agenda urbain considère le travail décent comme un engagement transformationnel essentiel : afin de le concrétiser, il faut veiller à ce que les autorités centrales et locales conçoivent des politiques du marché du travail actives, qu’elles y investissent et qu’elles les mettent en œuvre à l’échelon local, en collaboration avec les partenaires sociaux, les syndicats et les entreprises locales.

Autour de la table : Per Olof Sjoo’s, Président de l’IBB et du Syndicat suédois des travailleurs forestiers

 

Les syndicats et le nouvel agenda urbain ?

« Les travailleurs/euses jouent un rôle fondamental dans le développement économique, durable et culturel des villes. Ce sont eux/elles qui construisent les villes et qui leur permettent de fonctionner. Ce sont eux/elles qui les font tourner et qui les entretiennent. Ce sont eux/elles qui constituent les moteurs des villes et c’est notre avenir qui se joue ici à la conférence Habitat III. A nos yeux, la question la plus importante, c’est comment mettre en œuvre un nouvel agenda urbain qui garantisse les droits humains et les droits des travailleurs/euses. Et l’Agenda pour le travail décent réside au cœur de cette initiative. Les villes ne seront pas durables tant que la vie des travailleurs/euses ne sera pas prise en compte dans les mesures et les politiques adoptées. En somme, il s’agit de promouvoir et de mettre en œuvre des politiques favorisant un travail décent. La reconnaissance de la valeur du travail décent, qui est à présent intégrée dans le nouvel agenda urbain, constitue une étape importante. Toutefois, il est à présent fondamental que chacun mette en œuvre les engagements spécifiques et prenne les mesures concrètes qui permettront de promouvoir de manière proactive le travail décent ».

Habitat III

2. LES INFRASTRUCTURES ET LES SERVICES ESSENTIELS DOIVENT ÊTRE PUBLICS, ACCESSIBLES À TOU(TE)S ET DOIVENT RENDRE DES COMPTES DE MANIÈRE DÉMOCRATIQUE AUX COMMUNAUTÉS LOCALES.

L’accès universel aux services publics essentiels – notamment aux espaces publics – exerce un impact considérable sur l’égalité au sein des populations urbaines et est inextricablement lié au respect des droits humains. Ces services publics essentiels constituent la pierre angulaire des Objectifs de développement durable (ODD), et doivent être gérés et financés publiquement. La conférence Habitat II et, 20 ans plus tard, la conférence Habitat III ont massivement plébiscité le secteur et les investisseurs privés – les présentant comme la seule source durable de solutions pour pallier la pénurie et assurer le financement des services essentiels tels que l’eau et l’assainissement, les soins de santé, l’énergie et le transport, dans un monde qui s’urbanise de plus en plus – en promouvant les partenariats public-privé (PPP) et l’investissement privé. Si ONU Habitat souhaite véritablement rendre les villes inclusives, elle doit reconnaître qu’au cours des 20 dernières années, la privatisation des services essentiels a affaibli les communautés, et doit cesser de promouvoir la cession des services urbains essentiels à des entreprises et à des opérateurs privés mus par le profit. Il existe des alternatives efficaces aux partenariats public-privé qui présentent bien plus d’avantages : par exemple, la remunicipalisation, les partenariats public-public et la coopération intermunicipale.

Autour de la table : D. Emanuele Lobina, maître de conférences de l’Unité de recherche de l’Internationale des Services Publics à l’Université de Greenwich (Royaume-Uni)

 

Les nombreux avantages du financement et de la gestion publics dans la fourniture de services urbains essentiels inclusifs

Habitat III

« Dans le cadre des services essentiels, les PPP sont de facto synonymes de privatisation. En acceptant un partenariat public-privé, les municipalités perdent le contrôle de leur flux de trésorerie, du processus et de la qualité des services fournis, et n’y ont ainsi plus accès. Cette situation engendre une hausse considérable des coûts, qui deviennent également imprévisibles. Les usagers et la communauté se plaignent alors que les municipalités ne répondent plus à leurs attentes, dans la mesure où les PPP privent les autorités locales du contrôle et de la maîtrise de ces services. Le financement par le secteur privé ne pourra jamais surpasser le financement par le secteur public, car les intérêts de ce dernier sont bien inférieurs à ceux de n’importe quel investisseur privé présent sur le marché. Par ailleurs, les opérateurs de PPP ont tout intérêt à faire peser tous les risques sur le grand public, tout en privatisant les bénéfices et en les distribuant sous forme de dividendes aux actionnaires. Lorsque les services essentiels sont soumis à une gestion publique, les bénéfices qu’ils génèrent sont réinvestis dans ces mêmes services afin d’en améliorer le fonctionnement ou de diminuer le coût pour les usagers. Les PPP donnent lieu à l’externalisation des emplois liés aux services essentiels, à la réduction du nombre d’employé(e)s, à une dégradation des salaires et des conditions de travail et à une augmentation de la charge de travail, le tout pour générer des profits dont profitera le secteur privé. Ils ouvrent également la porte à une destruction systématique des emplois décents, ce qui est aux antipodes des engagements pris par le nouvel agenda urbain. Le manque de transparence est également l’une des caractéristiques systémiques des PPP. En effet, les entreprises privées consacrent le secret au nom de la confidentialité et de la concurrence commerciales, une démarche qui va de pair avec la corruption. Nous assistons à une vague de remunicipalisations qui se propage à l’échelle planétaire : si l’on ne recensait que 3 cas en 2000, ce chiffre s’élevait à 180 rien que dans les services de distribution d’eau en 2014. Cette augmentation résulte de l’échec des PPP dans les services essentiels. La mise en œuvre du nouvel agenda urbain doit impliquer un examen bien plus critique de l’impact néfaste sur les droits humains et des inégalités croissantes, engendré par le recours aux capitaux privés pour financer les services essentiels ».

3. LA JUSTICE FISCALE CONSTITUE UNE CONDITION SINE QUA NON À L’AUTONOMISATION DES GOUVERNEMENTS LOCAUX ET AU FINANCEMENT DURABLE DE LA MISE EN ŒUVRE DU NOUVEL AGENDA URBAIN.

Le nouvel agenda urbain requiert un financement public durable, alimenté notamment par l’acquittement d’une juste part de l’impôt par le secteur privé – notamment les multinationales et les gros investisseurs – dans les communautés dans lesquelles ils sont implantés et génèrent des bénéfices. Les autorités locales et régionales doivent être impliquées dans l’élaboration d’une politique fiscale nationale afin de garantir la cohérence politique et de combattre l’évasion fiscale systématique qui les prive des ressources essentielles dont elles ont besoin pour poursuivre un développement urbain économique durable et inclusif par le biais des politiques mises en œuvre et des services fournis. Les systèmes financiers municipaux doivent être analysés sur la base de critères progressistes afin de ne pas pénaliser les citadin(e)s, dont les conditions salariales sont déjà délicates, et d’élargir l’accès aux services publics urbains essentiels.

Autour de la table : Daria Cibrario, Responsable chargée du secteur administrations locales & régionales, ISP

 

La justice fiscale, le maillon manquant pour rendre les villes équitables et inclusives

Habitat III

« La justice fiscale est l’épine dans le pied du nouvel agenda urbain, le maillon manquant dans la concrétisation de son engagement en faveur de villes équitables et inclusives. Cette question pourtant cruciale a été la grande absente des débats d’Habitat III. Elle a été sous-estimée et ne figure pas dans le texte du nouvel agenda urbain. Si tout le monde s’accorde à dire que les autorités locales et régionales et les villes figurent en première ligne de la mise en œuvre des ODD, de la COP 21, du Cadre de Sendai et de l’Agenda pour le travail décent de l’OIT, et qu’elles rencontrent des défis de taille face à l’urbanisation rapide, Habitat III a proposé des solutions de financement insuffisantes et la plupart du temps rétrogrades pour relever ces défis. Notons entre autres l’augmentation des frais à charge des usagers, les pratiques comparatives et l’emprunt sur les marchés boursiers, la numérisation des services et la mise en œuvre de mesures destinées à accroître « l’efficacité » du secteur public – autant de solutions qui se traduisent souvent par des suppressions d’emplois, une dégradation des conditions de travail des travailleurs/euses du secteur public et la privatisation des services urbains essentiels, même lorsque des alternatives bien meilleures existent. Par la vision qu’elle a adoptée, la conférence Habitat III considère que les villes doivent « se livrer concurrence telles des entreprises » – notamment par le biais d’une concurrence fondée sur les villes et la fiscalité. Cette vision est aux antipodes de l’idée selon laquelle les villes doivent être inclusives tant sur le plan social qu’économique. Les villes doivent être au service des habitant(e)s, pas du profit. Les villes et les autorités locales constituent le moteur du développement local et national, bien qu’elles soient privées des ressources dont elles ont besoin pour être au service de leurs communautés et pour fournir des services municipaux essentiels. Comment cela se fait-il ? Les sommes d’argent, qu’on estime à 30 billions de dollars – dont 12 proviennent de pays développés – qui transitent vers les paradis fiscaux n’ont pas été mentionnées une seule fois au cours des débats d’Habitat III. Pourtant, les entreprises et les investisseurs mondiaux n’ont pas payé un impôt équitable aux communautés qui leur ont permis de générer ces profits. Rien n’a été dit non plus sur le fait que le secteur public – à savoir les contribuables – a sauvé les banques de la faillite lors de la crise financière de 2008 en les renflouant de 1 900 milliards de dollars. En outre, alors qu’Habitat III évoquait l’idée de pomper les ultimes réserves des finances municipales, les négociations commerciales telles que l’ACS et le PTP cherchaient à instaurer une clause de règlement des différends entre investisseurs et Etats qui limiteraient encore davantage la possibilité pour les gouvernements locaux de collecter des fonds par le biais de la taxation progressive et qui réduiraient les ressources publiques. Si la mise en œuvre du nouvel agenda urbain est financée par les PPP et les banques privées, et implique une concurrence fiscale entre les villes, une augmentation des frais de services à charge des usagers et des systèmes fiscaux municipaux rétrogrades, elle ne respectera pas l’engagement du nouvel agenda urbain de rendre les villes inclusives. C’est pour cette raison que l’ISP appelle à l’équité et à la transparence au regard de la taxation des entreprises internationales et de la richesse générée par le secteur privé (déclaration pays par pays), conformément à la Déclaration de l’ICRICT. L’ISP appelle également à rendre les gouvernements centraux responsables des politiques fiscales et commerciales, notamment en ce qui concerne l’ACS, le PTP et l’AECG, qui remettent en cause la capacité des gouvernements locaux à lever des fonds de manière progressive à l’échelle locale, et exige que les autorités locales puissent s’asseoir autour de la table dans le cadre d’un règlement entre des multinationales et des investisseurs étrangers. Le financement public solide du nouvel agenda urbain nécessite des instruments progressistes supplémentaires, tels que le renforcement de la lutte contre la fraude fiscale, qui implique le recrutement d’inspecteurs fiscaux et d’auditeurs publics, la réorganisation de l’emprunt public et des systèmes bancaires publics, un contrôle progressif des nouveaux impôts et des systèmes fiscaux municipaux, ainsi qu’une approche intégrée dans la lutte contre la corruption dans le cadre de la mise en œuvre du nouvel agenda urbain, ce qui passe par la protection des lanceurs d’alerte».

4. L’INTÉGRATION DE CLAUSES SOCIALES ET PROFESSIONNELLES DANS LES CONTRATS DE MARCHÉS PUBLICS EST CONSUBSTANTIELLE À L’ENGAGEMENT DU NOUVEL AGENDA URBAIN ENVERS LE TRAVAIL DÉCENT.

La mise en œuvre du nouvel agenda urbain doit impliquer le respect des normes sociales, professionnelles et environnementales, tant de la part des constructeurs que des fournisseurs, grâce à l’intégration de normes sociales et professionnelles dans les contrats de marchés publics. Les gouvernements locaux jouent un rôle majeur dans la garantie d’un travail décent pour tou(te)s les travailleurs/euses, dans la mesure où ils emploient des travailleurs/euses du secteur public et où ils représentent des clients importants du secteur de la construction et du bâtiment, ainsi que les protecteurs de la population locale. Ils peuvent mettre leur pouvoir d’achat au profit de la sauvegarde des normes sociales et professionnelles fondamentales à travers leurs politiques de marchés publics, afin d’obliger les entreprises à respecter des normes professionnelles, sociales et environnementales responsables qui touchent tou(te)s les travailleurs/euses.

Autour de la table : Gunde Odgaard, Directeur de Batkartellet (Danemark)

 

Le nouvel agenda urbain fait l’impasse sur un élément essentiel : les clauses de travail dans les marchés publics

Habitat III

« Si le nouvel agenda urbain veut s’assurer que les travaux de construction et d’infrastructure soient équitables vis-à-vis des travailleurs/euses des villes, protègent la communauté, soient conformes aux normes vitales de sécurité et de santé au travail, génèrent des opportunités d’emploi décentes et créent des emplois à long terme par le biais de la formation technique et professionnelle, il doit encourager l’intégration de clauses relatives aux droits des travailleurs/euses et aux conditions de travail dans les contrats publics municipaux, et travailler en étroite collaboration avec les syndicats. Ces clauses obligent les sous-traitants à garantir aux travailleurs/euses des villes employé(e)s sur les chantiers de construction et dans les services connexes un emploi formel, ainsi que des conditions de travail sûres et décentes. Elles permettent en outre de mettre un terme aux interminables chaînes de sous-traitance dangereuses qui mettent les travailleurs/euses sous pression. Au Danemark, 62 villes ont tenté l’expérience, dont Copenhague, et les résultats sont concluants : la municipalité obtient un meilleur rapport qualité-prix, tandis que les travailleurs/euses bénéficient de contrats formels et d’une protection sociale, sont formé(e)s de manière adéquate pour construire des bâtiments et des infrastructures de qualité, et travaillent dans des conditions sûres. Ces mesures ont considérablement profité aux familles des travailleurs/euses et à l’économie locale, dans la mesure où elles ont favorisé l’inclusion socioéconomique. Elles ont également bénéficié aux entreprises. En effet, lorsque les clauses professionnelles sont mises en œuvre, les sous-traitants qui respectent les règles du jeu gagnent plus de travail et une meilleure réputation. Au contraire, ceux qui s’inscrivent dans une concurrence déloyale et réduisent les coûts au détriment de leurs travailleurs/euses sont incités à modifier leurs pratiques, au risque d’être exclus du marché. Les municipalités qui adoptent ce système profitent sur place d’un système efficace de contrôle et de conformité assuré par les syndicats, dont les représentant(e)s présent(e)s sur les chantiers peuvent évaluer, informer et rectifier les infractions des sous-traitants, dans l’intérêt de la municipalité ».

5. LES VILLES ONT BESOIN DE SERVICES PUBLICS URBAINS SENSIBLES AU GENRE AFIN DE COMBLER LE FOSSÉ ENTRE LES GENRES, ET DE GARANTIR LA PLEINE PARTICIPATION DES FEMMES AU MARCHÉ DU TRAVAIL ET LE DÉVELOPPEMENT DU POTENTIEL DES FILLES.

La fourniture de services publics urbains sensibles au genre ainsi que l’accès à ces derniers constituent les conditions sine qua non pour respecter les droits humains des femmes et pour combler le fossé de l’inégalité des genres, et ce à trois égards. Premièrement, l’accès illimité aux services publics essentiels tels que l’information et les services liés à la santé sexuelle et reproductive joue un rôle fondamental dans la protection de l’intégrité physique des femmes et des filles. Ceci implique le droit d’avoir accès à des services publics accessibles fournissant des moyens de contraception, au planning familial, à des informations et des conseils professionnels au regard des maladies sexuellement transmissibles ; le droit d’être protégé contre les mutilations et les procédures médicales forcées sans informations adéquates et sans consentement ; le droit de prendre des décisions libres et autonomes en matière de sexualité ; le droit de ne pas subir de harcèlement sexuel et sexiste, et d’attaques. Deuxièmement, les services publics tels que les transports, l’assainissement, les structures d’accueil pour les enfants, les personnes âgées et les personnes handicapées, les crèches ainsi que la protection sociale, l’éducation et la formation publiques, jouent un rôle essentiel dans la sécurité économique des femmes dans la mesure où ils sont nécessaires pour que les femmes aient accès à des opportunités de travail décent. Enfin, sans l’accès aux services publics tels que les services de garde d’enfants et les crèches, la protection sociale, l’accès à un assainissement et à une eau sûre et potable, les allocations liées aux enfants et aux personnes handicapées et les soins aux personnes âgées, qui allègent la charge de travail à la maison et le fardeau familial écrasant qui incombe systématiquement aux femmes, il ne peut y avoir de redistribution équitable des charges ni de rééquilibrage des responsabilités entre les genres. Des services publics urbains sensibles au genre sont nécessaires pour opérer un virage culturel en faveur des femmes, et pour contribuer à rompre le cycle de la pauvreté.

Autour de la table : Veronica Montúfar, Chargée des questions d’égalité, ISP

 

Les services publics sensibles au genre : une condition indispensable à l’inclusion socioéconomique des femmes et des filles dans les villes

Habitat III

« Les femmes sont à la fois les premiers usagers des services publics essentiels et les principaux fournisseurs de ces services, dans la mesure où elles sont massivement représentées parmi les travailleurs du secteur public. Notamment à cause de leur longue espérance de vie, les femmes et les filles sont les premiers bénéficiaires des soins de santé, non seulement pour elles-mêmes, mais également pour les membres de leur famille dont leurs enfants, les personnes âgées et les personnes handicapées – dont elles sont souvent les premières à s’occuper. Lorsqu’elles ont accès à l’eau, à l’électricité, aux services de gestion des déchets, les femmes peuvent considérablement réduire le temps qu’elles consacrent aux tâches ménagères et le consacrer à un travail productif ou à des études supérieures. Un assainissement adéquat joue un rôle essentiel dans la protection des femmes et des filles contre les préjudices, et garantit leurs droits humains à la vie privée et à la liberté de vivre sans subir d’agressions ou de harcèlement sexuels. Les logements sociaux sont indispensables pour les ménages dirigés par des femmes pauvres vivant d’un seul salaire : les femmes représentent la majorité des parents célibataires et nombre d’entre elles finissent dans des bidonvilles ou dans des zones urbaines isolées. De la même manière, les hébergements publics d’urgence et les services sociaux sont vitaux pour les épouses et les enfants victimes de violence domestique fondée sur le genre. En outre, les femmes et les filles sont bien plus tributaires des transports publics que les hommes lorsqu’il s’agit de se rendre au travail ou d’accéder aux services essentiels tels que les soins de santé. La sous-traitance, les PPP, la privatisation et le manque d’investissement dans les services publics urbains tels que l’eau, l’assainissement et les transports, de même que la privatisation des espaces publics, engendrent une augmentation des coûts à charge des usagers tout en limitant la disponibilité et la qualité de ces services. Par ailleurs, ils portent durement atteinte à la parité des genres, ce qui entraîne des grossesses non désirées, une pauvreté énergétique et contraint les femmes et les filles à parcourir de longues distances, à pied ou à vélo, pour se rendre au travail ou à l’école. Dans de telles conditions, les femmes et les filles qui vivent dans des banlieues, des bidonvilles ou des zones rurales deviennent particulièrement vulnérables et s’enlisent dans la pauvreté urbaine ».

6.  LES SYNDICATS SONT DES ACTEURS, DES CONTRIBUTEURS ET DES PARTENAIRES ESSENTIELS POUR LES AUTORITÉS LOCALES ET RÉGIONALES AU REGARD DU DÉVELOPPEMENT ET DE LA MISE EN ŒUVRE D’UNE POLITIQUE URBAINE INCLUSIVE.

La ville, les travailleurs/euses du secteur public et leurs syndicats figurent en première ligne de la promotion de politiques urbaines innovantes, durables et socialement inclusives. Par ailleurs, leur présence se révèle précieuse lorsque les gouvernements locaux adoptent des réformes ou doivent gérer des catastrophes, telles que des tremblements de terre ou des inondations. Les villes et les gouvernements locaux ne sont pas des entités abstraites : ils sont constitués de personnes qui travaillent. C’est seulement lorsqu’il est qualifié, bien formé, qu’il bénéficie de conditions de vie et de travail décentes et qu’il a accès à des ressources adéquates que le personnel des gouvernements locaux et régionaux peut assurer dans la durée le fonctionnement de services publics de qualité aux communautés qu’il sert, et qu’il peut relever avec succès les nombreux défis auxquels le confronte l’urbanisation rapide.

Autour de la table : Helene Davis-Whyte, Secrétaire générale, Association jamaïcaine des fonctionnaires locaux (Jamaica Association of Local Government Officers, JALGO)

 

Le rôle fondamental des syndicats pour relever les défis des gouvernements locaux : l’expérience des Caraïbes

Habitat III

« Les syndicats du secteur public ont joué un rôle capital pour s’assurer que les conditions de réforme gouvernementale liées au programme d’ajustement imposé par le FMI à la Jamaïque en 2013 soient établies et mises en œuvre d’une manière responsable et efficace, qui réduise au minimum l’impact négatif sur les gouvernements central et local, et sur le peuple jamaïcain. Grâce à ses membres travaillant pour le gouvernement local, notre syndicat JALGO a émis des propositions concrètes et réalisables auprès du gouvernement. Ensemble, par le biais de négociations et d’un dialogue constructifs, et à la demande du FMI, nous avons élaboré un plan d’action visant à réduire les coûts du secteur public, et n’étant pas axé sur la diminution du nombre d’employé(e)s, comme cela aurait été le cas en temps normal. Le gouvernement local a pu prendre conscience de la valeur et de l’expertise apportées par les syndicats et, depuis, nous avons continué de nous impliquer dans les politiques et la législation du gouvernement local ».

Autour de la table : Parshuram Pudasaini, Syndicat des services publics népalais (Union of Public Services Nepal, UPSN)

 

Le rôle fondamental des syndicats pour relever les défis des gouvernements locaux : l’expérience du Népal

Habitat III

« 2015 a été une année dramatique pour le Népal : nous avons été frappés par un tremblement de terre d’une magnitude de 7,8. Environ 9 000 personnes ont péri, et 25 000 autres ont été grièvement blessées. 500 000 foyers se sont effondrés, des milliers de personnes n’ont toujours pas de toit et continuent de vivre dans des abris temporaires.

Notre économie nationale a perdu environ 6 milliards de dollars. Une assemblée constituante a adopté une nouvelle constitution. En 2014, notre pays comptait seulement 58 municipalités. Aujourd’hui, grâce à la décentralisation, nous en recensons 217. Nous devons reconstruire le Népal, et le processus de reconstruction est déjà bien engagé. Personne ne peut nier que les syndicats font figure de force constructive et sont des parties prenantes essentielles dans le cadre de ce processus. Ils doivent être pleinement impliqués et sont les illustres représentants de la démocratie participative. Grâce aux syndicats, l’urbanisation équitable et l’émergence de villes inclusives sont désormais prises en compte dans les négociations relatives à la reconstruction du Népal. Nous soutenons et approuvons sans réserve la position défendue par le Groupe des syndicats et des travailleurs lors de la conférence Habitat III, intitulée “Dix points clés pour des villes équitables et pour un nouvel agenda urbain inclusif”, et nous exigeons que ces points soient respectés de manière concrète dans la mise en œuvre du nouvel agenda urbain ».

7. LE LOGEMENT SOCIAL CONSTITUE UN SERVICE PUBLIC ESSENTIEL, NÉCESSAIRE POUR METTRE FIN AUX EXPULSIONS FORCÉES ET À LA SÉGRÉGATION URBAINE, ET POUR GARANTIR LE DROIT AU LOGEMENT.

Lorsque la gentrification et la spéculation immobilière, les faibles politiques d’intégration et les logements sociaux insuffisants, ainsi que la privatisation et la commercialisation des espaces publics dans les milieux urbains sont conjugués à l’exclusion socioéconomique et aux expulsions forcées, il en résulte un mélange explosif qui repousse les communautés les plus vulnérables aux bords des villes et contribue à l’émergence de ghettos et de bidonvilles urbains. Ces quartiers en proie à la ségrégation sociale reproduisent les inégalités économiques et s’enlisent dans le cercle vicieux de l’emploi informel, ce qui perpétue la pauvreté intergénérationnelle, l’analphabétisme, le manque de compétences et d’éducation, favorise les troubles sociaux et menace la santé et la sécurité publiques. Lorsque des catastrophes ou des événements climatiques extrêmes se produisent, les bidonvilles sont les zones urbaines les plus durement touchées. Souvent, ce sont les mêmes travailleurs/euses, qui construisent et servent les villes au quotidien (notamment, les collecteurs de déchets, les ouvriers du bâtiment, les chauffeurs de bus, les enseignant(e)s, les infirmiers/ères, etc.), qui n’ont pas les moyens de vivre à proximité de leur lieu de travail et qui doivent faire de longs trajets, ce qui leur revient très cher. La pénurie de logements publics et les questions socioéconomiques ignorées liées aux quartiers précaires font peser une menace considérable sur les villes équitables et sur le nouvel agenda urbain inclusif.

Autour de la table : Mike Davis, Alliance Internationale des Habitants, Coordinateur de la région Afrique anglophone

 

Combattre la ségrégation urbaine socioéconomique : l’investissement public dans les logements sociaux, la démocratie participative locale et un travail décent pour les citadin(e)s

Habitat III

« L’Alliance Internationale des Habitants (AIH) est un réseau mondial de défense des droits au logement, qui défend les droits de toute personne à bénéficier d’un logement sûr et sécurisé dans chaque ville, principalement en aidant les personnes victimes d’expulsions forcées à faire entendre leur voix, sans passer par le biais d’experts ou d’ONG, et en les rapprochant d’autres personnes qui subissent ou ont subi les mêmes menaces afin qu’elles puissent échanger leurs expériences et apprendre comment résister. Notre objectif premier est de combattre les expulsions forcées dans le monde entier. La plupart du temps, elles sont infligées à des communautés de travailleurs/euses pauvres qui jouissent d’un faible pouvoir politique. Il est devenu extrêmement courant pour les élites de gagner de l’argent au détriment de la qualité de vie des personnes et des ménages. Nous nous battons aux côtés des syndicats pour faire émerger la justice sociale au service des citadin(e)s les plus défavorisé(e)s, et nous exigeons le respect de leur droit humain à bénéficier d’un logement décent et de leur droit à vivre dans la ville, en faisant entendre la voix des communautés, en prônant la démocratie participative et en sollicitant la solidarité mondiale pour défendre les luttes locales. Pour nous, le combat consiste donc avant tout à transférer le pouvoir politique des élites vers les communautés, les quartiers, les citoyen(ne)s et les citadin(e)s, tou(te)s celles et ceux qui travaillent, souvent dans des conditions extrêmement précaires, informelles et indécentes. Aux yeux de l’AIH, le logement public constitue l’une des pierres angulaires de villes inclusives. C’est seulement lorsque les personnes ont retrouvé leur dignité et un sentiment d’appartenance – ce qui est impossible sans logement décent – qu’elles peuvent commencer à s’attaquer à d’autres problèmes urgents qui concernent non seulement leur propre existence, mais également leur communauté, et qu’elles ont plus de chance de s’extirper, ainsi que leur famille, de la pauvreté et de contribuer à une économie locale dynamique et durable ».

8. ONU HABITAT DOIT IMPLIQUER LES SYNDICATS ET LES TRAVAILLEURS/EUSES EN TANT QUE PARTIES INTÉGRANTES DU SYSTÈME DE GOUVERNANCE ET DE MISE EN ŒUVRE POST-HABITAT III, AU MÊME TITRE QUE LES AUTORITÉS ET LES ENTREPRISES LOCALES.

Autour de la table : Giovanni Di Cola‎Conseiller spécial, Bureau du Directeur général adjoint, Organisation internationale du Travail (OIT)

 

Discours de clôture

Habitat III

« A l’issue de la conférence Habitat III, il sera primordial pour ONU Habitat d’impliquer les syndicats et les travailleurs/euses dans le système de gouvernance et dans l’architecture de mise en œuvre, au même titre que les partenaires sociaux, les gouvernements locaux et les entreprises locales, afin de veiller à la concrétisation de l’engagement transformationnel en faveur de villes socialement inclusives. A titre d’exemple, la Suède et le Danemark ont déjà mis en place des bonnes pratiques à l’échelle du gouvernement local qui vont dans ce sens. Le fait de garantir et d’inscrire dans la durée la participation démocratique des travailleurs/euses et des syndicats par le biais de la législation constitue une étape cruciale vers l’émergence de villes inclusives. »

Habitat III

Voir aussi