Asunción : les travailleurs/euses municipaux, les «recycleurs» et les communautés sont des alliés stratégiques pour un service de collecte des déchets public de qualité

11 Avril 2018
Depuis la lutte organisée en 2003 en vue de rendre la gestion de la collecte des déchets à la municipalité, le Syndicat des ouvriers/ères et des employé(e)s de la municipalité d’Asunción (Sindicato de Obreros y Empleados de la Municipalidad de Asunción, SINOEMA), un affilié de l’ISP, travaille en permanence pour maintenir la qualité du service. Non seulement le syndicat fait preuve de solidarité à l’égard des « recycleurs » et des autres travailleurs/euses informels, mais il a également conscience du fait que leur inclusion dans la gestion des déchets et la participation de la communauté sont indispensables pour que la municipalité conserve la gestion du service.

Laura Maffei* [1]

Asunción, la capitale du Paraguay, compte 600 000 habitant(e)s qui génèrent plus de 700 tonnes de déchets chaque jour. Si l’on ajoute la région métropolitaine, la population passe alors à 2,5 millions d’habitant(e)s et contribue au PIB national à hauteur de 70 %. On remarque généralement une différence importante en termes d’accès et de qualité des services (notamment la gestion des déchets) entre Asunción et les municipalités de la région métropolitaine, d’une part, et le reste des municipalités du pays, d’autre part.

La gestion des déchets : une question en suspens

À Asunción, le service de collecte des déchets est public et couvre 92 % de la population. Bien qu’il existe des législations municipale et nationale sur la gestion des déchets solides [2], celles-ci ne sont toujours pas appliquées : la loi nationale, adoptée il y a huit ans, n’a jamais réglementé cette gestion et l’arrêté municipal se heurte à des dizaines de décharges clandestines. Par conséquent, à l’exception de quelques quartiers menant un projet pilote de tri sélectif, les déchets sont transportés à la décharge d’Asunción sans aucun traitement ou sans avoir été triés. Cette décharge, appelée « La Cateura », est gérée depuis 2005 par une entreprise privée : EMPO S.A.

La Cateura est en service depuis 1985 et la fin de sa durée de vie utile était prévue pour 2020. Cependant, en raison de plusieurs litiges et problèmes techniques, les autorités ont décidé que la décharge serait fermée en 2018. L’entreprise construit donc à l’heure actuelle une nouvelle décharge sur un terrain de la municipalité voisine, Villa Hayes. Il est peu probable que cette nouvelle décharge soit prête à temps en raison d’un litige entre EMPO, la municipalité de Villa Hayes et l’entreprise en charge des services des déchets à Villa Hayes.

Les quelque 700 « gancheros » (personnes qui trient et récupèrent certains déchets pour les revendre) de la décharge d’Asunción sont également contre ce projet, car ils/elles craignent de perdre leur source de revenu à cause du déménagement. L’entreprise envisage de conserver une installation de transfert dans l’enceinte de la décharge La Cateura, alors que les gancheros demandent à la municipalité de construire une installation de traitement ou de recyclage afin de conserver leurs revenus et d’améliorer leurs conditions de travail. Ils/elles demandent en outre l’application effective d’un plan de gestion intégrale, comme le prévoit l’arrêté municipal de 2014.

Les habitant(e)s d’Asunción paient directement la municipalité pour la collecte des déchets à travers la facture énergétique, tandis qu’EMPO facture la municipalité pour chaque tonne de déchets envoyée à la décharge. Il est important de signaler que ces factures concernant la collecte des déchets pèsent lourd dans le budget municipal et sont presque du même niveau que toutes les dépenses salariales de la municipalité.

La lutte syndicale pour améliorer les conditions de travail du secteur

À Asunción, le nettoyage des voiries et la collecte des déchets sont assurés par un peu moins de 2 000 travailleurs/euses municipaux, soit presque 20 % de l’ensemble du personnel municipal. La majorité de ces travailleurs/euses (60 %) sont des travailleurs/euses « journaliers » (autrement dit, des travailleurs/euses permanents qui perçoivent une rémunération par jour travaillé) ; ce pourcentage est encore plus élevé si l’on prend uniquement en compte les travailleurs/euses en charge du nettoyage des voiries.

 
Ces dernières années, les syndicats ont obtenu d’importantes victoires : conventions collectives, prime d’insalubrité pour les travailleurs/euses en charge du nettoyage des voiries, prime pour le travail de nuit, le dimanche et les jours fériés, avantages sociaux (allocations scolaires, reconnaissance de l’ancienneté pour les travailleurs/euses journaliers, bonus pour les études universitaires, assurance maladie, etc.). En outre, dans le cadre de la campagne « Services publics de qualité » organisée par l’ISP en 2017, 700 travailleurs/euses qui disposaient d’un contrat précaire ne prévoyant aucune prime ou bonus ont pu obtenir un contrat à durée indéterminée. En 2016, environ 3 % des travailleurs/euses municipaux d’Asunción avaient un contrat précaire.

Pour ce qui est des travailleurs/euses employés par la décharge d’Asunción, les conditions de travail sont, de manière générale, tout aussi précaires. Même si la gestion de La Cateura est privée, les syndicats municipaux sont parvenus ces dernières années à obtenir des améliorations, notamment un renforcement de la sécurité et davantage d’éclairage au sein de la décharge et autour des différentes zones d’accès.

De l’importance de la solidarité entre travailleurs/euses

Si des progrès restent à faire, il convient toutefois de signaler que les conditions de travail des travailleurs/euses municipaux d’Asunción sont généralement meilleures que dans le reste du pays. C’est ce que démontre d’ailleurs une étude publiée par l’ISP en 2016 : « ...il existe des différences importantes entre la capitale, Asunción, et le reste des municipalités du pays, principalement en termes de salaire et d’accès à la sécurité sociale [3] ». Par exemple, le salaire des travailleurs/euses en charge de la collecte des déchets à Asunción est compris entre 500 et 800 dollars, soit environ le double de celui des travailleurs/euses des municipalités de la région métropolitaine. De même, davantage de travailleurs/euses municipaux y sont syndiqués en comparaison aux autres villes.

Ainsi, le SINOEMA est le syndicat qui représente le plus grand nombre de travailleurs/euses en charge du nettoyage des voiries. D’ailleurs, le syndicat estime qu’il doit se développer pour atteindre une envergure nationale afin que la lutte des travailleurs/euses du secteur se généralise dans tout le pays. La mise au point d’une convention collective cadre éviterait que les syndicats aient besoin de négocier avec les municipalités de façon indépendante, car ils dépendent du bon vouloir des différentes autorités locales pour chaque cas de figure.

En ce qui concerne les travailleurs/euses informels, on estime qu’il y a plus de 2 000 « carriteros » (personnes équipées d’un chariot) qui ramassent les déchets dans les rues et près de 800 gancheros qui dépendent de la décharge d’Asunción. Lorsque le service de collecte des déchets a été confié à l’entreprise EMPO, les travailleurs/euses qui étaient déjà employés par la décharge ont pu conserver leur emploi grâce à leurs contestations et à l’aide du SINOEMA.

Bien que les travailleurs/euses informels ne puissent pas être affiliés au syndicat, ils/elles disposent toutefois d’un soutien permanent qui se traduit, par exemple, par un accord passé avec les travailleurs/euses municipaux : ces derniers ont l’interdiction de récupérer des matériaux lors de la collecte des déchets pour que les gancheros conservent leur source de revenus. Cet accord est le fruit des efforts déployés par le syndicat pour établir une véritable solidarité entre les travailleurs/euses.

Défendre un service de collecte des déchets public de qualité et une gestion municipale

La gestion du service de collecte des déchets est à nouveau aux mains de la municipalité depuis 2003. Cette reconquista a été possible grâce à une grève à durée indéterminée organisée par les travailleurs/euses municipaux, qui a malheureusement fait un mort lors d’affrontements avec les forces de police. Cette réussite repose largement sur le soutien des citoyen(ne)s, obtenu grâce aux campagnes de sensibilisation réalisées par les syndicats et orientées sur la qualité et le coût du service.

Les travailleurs/euses en charge de la collecte des déchets ont également entrepris des efforts importants, puisqu’ils/elles ont continué à assurer leur travail en dépit du nombre réduit de véhicules : ils/elles savaient pertinemment qu’il fallait montrer que les travailleurs/euses étaient capables de fournir un service de qualité pour que celui-ci redevienne public.

Récemment, en raison de litiges avec la municipalité à propos du manque d’entretien des camions – interprété par le syndicat comme une tentative dissimulée de privatiser le service –, plusieurs accords ont été conclus et des progrès ont été réalisés afin de changer la situation, en principe (par exemple, des camions-poubelles et des camions-bennes ont été achetés).

Il est intéressant de signaler que la majorité des municipalités de la région métropolitaine sont responsables de la gestion de la collecte des déchets et que, parfois, la « remunicipalisation » de ce service est très récente. Selon des représentant(e)s syndicaux, ce phénomène serait une tendance dans tout le Paraguay.


[1] Cet article se base sur les résultats du rapport « Los servicios de gestión de residuos solidos municipales en América Latina » (Les services municipaux de gestion des déchets solides en Amérique latine). Secteur des administrations locales et régionales/Secteur municipal de l’ISP (2017).

*Article rédigé par Laura Maffei, conseillère pour l’ISP, sur la base d’un entretien mené auprès de Julio Fernández, président du secteur de la collecte des déchets (SINOEMA, Paraguay), qui s’est déjà occupé d’affaires similaires pour le secteur Administration locale et régionale/Secteur municipal de l’ISP, notamment lors de la première réunion des syndicats municipaux des services des déchets d’Amérique latine de l’ISP, qui s’est tenue à Bogotá, en Colombie, les 28 et 29 juillet 2017.


Cet article est disponible en anglais - français - espagnol - Russe

Voir aussi